Autisme et temporalité

Dans notre vie et dans mes lectures, je croise des informations qui m’incitent à questionner une façon particulière qu’auraient les autistes d’être au monde, dans le temps.

On sait que le rythme global est différent, que les étapes de développement peuvent être très décalées entre les enfants autistes et leurs pairs (voir les signes du repérage précoce). Poppy par exemple a lu avant 3 ans (hyperlexie), mais réussi à sauter en décollant les 2 pieds seulement très récemment et le 4 pattes lui est toujours inconnu.

Il semble que sur un seul apprentissage, l’acquisition soit différente, ou en tout cas la façon dont l’entourage s’en aperçoit. On observera un enfant autiste qui ne chante pas la comptine en classe avec ses camarades, semblant indifférent, mais qui la fredonnera parfaitement quelques jours plus tard alors qu’il est l’heure de plutôt faire du calcul. Et qui récitera la table de 9 pendant les vacances au ski… Un autiste, en règle générale, fait, ou essaye de faire, ce qu’il veut quand il veut.

Le décalage dans le temps est aussi observable dans les réactions des autistes à leur environnement, positives ou négatives. L’explication d’une crise peut se trouver dans des évènements passés et jugés anodins dans l’instant, de même que la signification d’une écholalie peut se trouver révélée par une vidéo visionnée le mois précédent, comme si un temps, pour intégrer les événements, était nécessaire à la réaction et que celle-ci pouvait être décalée de plusieurs heures, jours, semaines. Rappelez-vous comment Poppy a réagi au jeu de piste que je lui avais préparé.

Dans son livre « mes Labyrinthes », Florian Forestier évoque l’aspect social de la chose en plaçant la rencontre avec l’autre dans une a-temporalité. Il y explique que pour lui et de nombreux autistes, l’empathie n’est pas immédiate ou systématique, ne se lit pas sur le visage, ce qui lui a valu bien des malentendus, mais qu’elle n’est pas pour autant absente ! Parfois en décalé il souffre de la douleur d’un ami au récit duquel il est resté de marbre sur le moment, ou se réjouit d’une rencontre profonde, d’une véritable communion d’âme avec un auteur mort avant sa naissance.

Ce décalage temporel dans les relations sociales, les réactions à l’environnement ou les apprentissages est assez caractéristique et mérite d’être connu des professionnels et des proches car il peut injustement les amener à sous-estimer les capacités intellectuelles, l’appétence sociale ou la surcharge sensorielle des autistes qu’ils accompagnent.

Pour aller plus loin, il me semble même que parfois un temps est nécessaire pour intégrer les expériences au vécu, à la mémoire. Et plus encore que le temps, chez Poppy apparaît la nécessité d’une revisite des choses, d’une relecture, d’un récit, autobiographique.

Annie Ernaux disait que pour elle, les choses n’ont pas vraiment été vécues tant qu’elles n’ont pas été écrites. 

Poppy est comme cela. J’ai plusieurs fois entendu le témoignage de parents qui comme moi faisaient des livres illustrés par des photos de leur enfant pour lui raconter sa propre histoire. Cela ressemble un peu aux cahiers de vie des enfants en maternelle. Poppy en a 2 qu’elle consulte encore souvent. Dans l’action elle ne réagit pas aux évènements, mais qu’elle lise ce que j’écris sur elle, ou regarde les albums photos légendés, et elle s’éclaire, s’emballe, semble revivre une émotion qui était invisible de l’extérieur sur le moment. Elle n’aime rien tant qu’être l’héroïne de l’histoire qu’on lui raconte.

On peut penser également à ces articles de développement personnel qui vous expliquent qu’en prenant des photos par exemple on oublie de vivre les expériences, qu’il faut être tout entier dans l’instant pour profiter au maximum… C’est presque le contraire de ça pour un autiste. Il a besoin de plus de temps pour vivre, du temps de préparation, et du temps d’intégration.

Peut-être faudrait-il simplement être moins universaliste et tout en aspirant à partager des émotions communes positives avec le reste de l’humanité, ne pas oublier que chacun a une façon unique et également valide de vivre sa vie, et la liberté de (se) la raconter.

That’s all, Folks !

Anne


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