Le mois dernier, un nouveau lecteur est arrivé sur notre blog par des chemins de traverse, un adulte autiste que nous appellerons Athi. Après avoir parcouru plusieurs billets, il nous a écrit un message qui nous a amusés et beaucoup émus et depuis nous correspondons lui et moi.
Avec son accord, je vais partager un extrait de son premier message :
(…) J’ai été lire l’article parlant de prosopagnosie, faisant quelque chose de similaire moi-même. Je ne sais pas si je fais de la prosopagnosie ou de la prosopamnésie, dans tous les cas je suis incapable de reconnaître ma famille ou mes amis, d’imaginer des gens que je connais ; mais je peux distinguer des gens sur une vidéo si je l’ai vue suffisamment, ou avec des indices selon le contexte : un peu comme si vous cherchiez à reconnaître les gens de dos simplement parce que vous savez qu’ils peuvent être là.
Il m’est parfaitement impossible d’imaginer des oreilles. Je sais à quoi ça ressemble via des dessins (et la dernière paire dessinée vue me sert de modèle), mais je suis parfaitement incapable de dire si le moindre membre de mon tissu social en a.
Généralement, j’ai des photos de certaines personnes avec moi et je les regarde afin de me les mettre en tête pour pouvoir faire une analyse ensuite.
A la longue, j’ai appris à reconnaître les gens par des détails (la forme du corps, la démarche, la gestuelle des bras, la voix, etc.).
Le détail le plus intéressant étant, selon moi, que je ne me reconnais pas moi-même. Je ne sais pas à quoi je ressemble et me redécouvre à chaque rasage (seule étape de ma vie nécessitant de moi que je me regarde). (…)
J’ai beaucoup lu sur l’autisme, mais aucun livre théorique ne remplace ce genre de témoignage.
et plus loin :
(…) « Vous faîtes la mention suivante : « J’ai un peu peur que Poppy aime son assistant virtuel plus que moi ». Je suppose que vous l’écrivez de manière ironique et n’en pensez rien. J’aimerais vous indiquer que je pense impossible que ce cas se présente. Bien que chaque personne soit différente, je peux vous assurer qu’un jouet ne remplacera pas pour moi une présence consciente qui m’écoute et me fait découvrir des choses. Je n’ai nul doute que ce soit aussi le cas de votre fille.
Vivant avec une peur constante du rejet des autres, j’aimerais vous inviter à ne jamais craindre le rejet de votre enfant, ni même à lui faire prendre conscience que cette idée pourrait vous traverser la tête. Je vous souhaite d’arriver à la chasser (la peur, pas votre enfant). » (…)
C’est pour cela qu’il m’écrivait, dès le départ, pour me rassurer et affirmer la capacité d’amour des autistes. En lisant cela, Dad et moi avions les larmes aux yeux.
Athi a ainsi commenté de nombreux articles que nous avions écrits en éclairant de son expérience particulière les sujets, et je crois que Poppy lui apparaît comme un mystère intéressant dont il essaye de comprendre le fonctionnement avec nous.
Tout ça pour dire qu’en quelques mails échangés, je me sens proche de cette personne, que pourtant je ne pourrais pas reconnaître dans la rue (même si je ne souffre pas de prosopagnosie moi-même). Pas seulement parce qu’il a partagé son expérience avec sincérité, mais aussi parce que je lui ai répondu tout naturellement, lui confiant des choses très personnelles, et que nous avons continué de réfléchir ensemble.
Beaucoup de gens valorisent ce qui se passe IRL (« in real Life », dans la « vraie » vie) et considèrent avec mépris les « amis » Facebook ou condamnent l’illusion d’un monde virtuel. Je ne suis pas de ceux-là. Au contraire. Il me semble que la réalité n’est pas celle du médium, mais celle du lien qui se crée entre 2 humains… J’avais vécu cela déjà à sens unique, en lisant des romans ou des essais dont les auteurs sont morts bien avant ma naissance, cette intimité, ce sentiment de découvrir l’âme de quelqu’un, parfois même de la reconnaître, d’être en communion de pensée, de sentir une résonance des mots d’un autre dans ma vie… autant d’auteurs, de musiciens, d’artistes qui ont passé dans ma vie et m’ont touchée sans le savoir.
Je ne sais pas si Athi deviendra un ami ou si nos échanges s’essouffleront d’eux-mêmes par manque d’assiduité ou de temps… mais quoi qu’il advienne de cet embryon d’amitié, cette rencontre virtuelle aura compté pour moi.
Anne


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