Écrans d’arrêt

Je vous ai déjà parlé des écrans ici, et je vous en parlerai probablement encore, car c’est un sujet récurrent de préoccupation à la maison.

Poppy fait beaucoup d’écran, sur les iPads de la maison, et cela rythme ses journées de façon inquiétante. Après les petits repas le petit iPad, après les grands repas le grand iPad, aux toilettes l’ancien iPad. Lorsqu’elle est malade sa première phrase est maintenant « maman enlève les limites, je suis malade, je vais avoir besoin de beaucoup d’iPad. ». Deux jours plus tard j’entendrai au réveil « je vais mieux, tu peux remettre les limites ».

Mais qu’est-ce qui nous inquiète au juste ? L’image que le tableau envoie de nous, parents démissionnaires, dépassés ou juste inconscients, enfant hypnotisé par la lumière bleue, incapable d’interagir ? La santé de Poppy : est-ce qu’elle fait suffisamment d’exercice physique ? Est-ce qu’elle s’intéresse à autre chose ? Est-ce que regarder couler de la slime va la rendre débile ? Peut-être sa sécurité : qu’est-ce qu’elle y découvre sans nous raconter rien jamais ? Quelles images s’affichent quand elle cherche innocemment « Flore la cochonne » sur google ? A-t-elle communiqué avec des étrangers ? … Un peu tout ça.

Dimanche dernier nous recevions des amis avec leur fille de 4 ans, non exposée aux écrans, et nous en avons discuté entre parents. Emma nous a dit « Ce n’est pas pareil pour Poppy, elle en a besoin. » Emma sait. Elle comprend. Quoi au juste ? Que pour Poppy, et pour de nombreux autistes, l’invention de l’iPad est aussi importante que celle des verres correcteurs pour les myopes, la meilleure compensation de handicap possible.

Lorsqu’elle était petite, je suivais des groupes d’adultes autistes sur Facebook dont le but revendiqué était d’aider les parents à comprendre leurs enfants autistes et à bien les accompagner. Nombres de sujets étaient abordés, des questions très précises sur une couleur, une étrangeté, à des généralités sur le sommeil ou l’alimentation… et puis un sujet revenait tout le temps : les écrans. Comment gérer les écrans ? La réponse de ces jeunes adultes était unanime et un peu choquante : écrans à volonté, vos enfants vont faire une overdose de bonheur les premiers jours et quand ils comprendront qu’ils peuvent l’avoir quand ils veulent, ils apprendront à le poser et se réguleront seuls.

Nous n’avons pas fait ça, mais chaque fois que je me sens coupable de laisser trop longtemps l’iPad à Poppy, je pense aux arguments qui étaient les leurs. Certains parmi eux ne parlaient pas, s’exprimaient uniquement via leur tablette, d’autres ou les mêmes avaient une vie épanouie, un amoureux, un travail etc. mais tous semblaient dire : « le monde est une expérience douloureuse pour nous, les écrans nous régulent, le seul moment où je suis bien, c’est sur ma tablette. »ou encore « Ce que j’ai c’est grâce aux écrans. Cette vie que vous considérez comme virtuelle, elle est si réelle pour moi. J’ai rencontré mes amis, ma copine online. J’ai trouvé du travail online, j’y ai préparé mes examens, je peux m’y exprimer sans crainte des railleries, j’y exerce une profession rémunératrice, etc. » Pour aller plus loin ils semblaient penser qu’internet a été créé par et pour les autistes comme un moyen facilitateur de communication, de socialisation.

Cette semaine j’ai écouté une conférence d’un grand spécialiste de l’autisme, mon gourou personnel, le professeur Laurent Mottron. Le thème est « Les écrans nuisent-ils aux enfants autistes, ou les aident-ils à apprendre le langage ? » et il y parle d’un tas d’autres sujets passionnants. Je la partage ici pour ceux que ça intéresse. 

Sur les autistes et les écrans, il y dit quelque chose qui m’a interpelée : dès le plus jeune âge, les autistes n’utilisent pas les écrans comme les neurotypiques. Il dit aussi que les autistes, comme pour le reste, n’y font que ce qu’ils veulent…

Un exemple avec Poppy ? Demandez-lui un mot en anglais, elle se rebiffe, mais si j’ouvre l’historique de l’iPad, voilà sur quoi je peux tomber :

Screenshot

ou

Screenshot

Il y a ça, et les sous-titres sur Youtube, et ses dessins du bout du doigt, ou ses histoires rocambolesques, ou l’écriture de cette newsletter : Tout ça sur un écran.

L’iPad, c’est l’outil ultime, qui permet de jouer, d’apprendre, de découvrir… un outil aussi dangereux qu’il est puissant.

Mais peut-être pour commencer, ne pas considérer du même oeil désapprobateur les jeux vidéo de conduite de voiture et les applications éducatives, ne pas tout jeter à la poubelle. Plutôt que de priver les enfants d’écrans, leur apprendre à les apprivoiser.

« Allez Poppy, ça suffit ! J’ai terminé mon article, rebranche cet iPad et viens me poser tes questions ! »

Anne


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